Rédaction : Mathilde Body-Malapel1, Margot Bärenstrauch2, Pierre-Etienne Bouillot3, Bruno Grassl4, avec la participation de Hélène Bernard2
1Univ. Lille, Inserm, CHU Lille, U1286 - INFINITE - Institute for Translational Research in Inflammation, F-59000 Lille, France
2Oniris, INRAE, LABERCA, F-44300 Nantes, France
3 AgroParisTech, Institut de Recherche Juridique de la Sorbonne, F-75005 Paris, France
4Université de Pau et des Pays de l’Adour, E2S UPPA, CNRS, IPREM, F-64000 Pau, France
En octobre 2025 ont été publiés le rapport condensé puis le rapport détaillé de l’expertise scientifique collective portant sur les plastiques utilisés en agriculture et pour l’alimentation [1,2]. Alors que la problématique des microplastiques est souvent associée à l’océan, l'expertise montre que tous les types de sols sont contaminés, notamment les sols agricoles, à des concentrations probablement supérieures. Faisons le point sur les microplastiques dans l’alimentation humaine.
1. Plastiques, microplastiques : de quoi parle-t-on ?
Les plastiques (Fig. 1) sont composés de polymères tels que le polystyrène (PS), le polyéthylène (PE), le polypropylène (PP), le polychlorure de vinyle (PVC), auxquels sont ajoutés des additifs très variés, tels que des plastifiants (bisphénols, phtalates), des colorants, des stabilisateurs, des retardateurs de flamme, etc. On estime que 16 000 composés chimiques différents peuvent être ajoutés aux polymères de plastique afin de leur conférer les propriétés recherchées [4].
L’Homme est exposé aux microplastiques essentiellement par ingestion et inhalation, mais aussi par contact dermique, même si cette dernière voie contribue de façon moindre à l'exposition totale des individus. Les sources d’exposition sont multiples et se classent en 2 catégories. La première est la source environnementale. Les plastiques après leur usage se retrouvent en grande majorité déversés dans l’environnement, où ils vont lentement mais irrémédiablement se fragmenter en plastiques de plus en plus petits jusqu’à atteindre la taille de microplastiques (< 5 mm) [5,6]. Ces microplastiques se disséminent dans les eaux, le sol, l’air et diffusent tout au long de la chaîne alimentaire. Ils vont ainsi contaminer non seulement les fruits de mer, mais aussi les végétaux et le bétail [7]. La seconde source d’exposition aux microplastiques est la source alimentaire : certains contenants en plastique libèrent des microplastiques dans la boisson ou dans l’aliment qu’ils contiennent. On peut citer les microplastiques libérés lors de l’usage de récipients alimentaires dits « micro-ondables » [8], ou encore les microplastiques libérés dans les eaux de boisson par les bouchons de bouteille en verre [9]. Toutes ces contaminations sont multiples, et leur quantification reste un défi analytique pour développer des méthodes de routine. S’y ajoute l’exposition liée aux additifs du plastique, dont la réglementation, limitée, est loin d’avoir permis de la réduire. Un exemple significatif est le bisphénol A dans les biberons, qui a été interdit en 2013 au sein de l’Union européenne et depuis 2010 en France. Cependant, cette réglementation a surtout provoqué la substitution du bisphénol A par d’autres composés chimiques moins réglementés mais dont l’innocuité n’est pas avérée, et à ce jour les nourrissons restent exposés à des concentrations préoccupantes de bisphénol A comme l’a documenté l’EFSA en 2023 [10]. Enfin, si les matières plastiques biosourcées, biodégradables et compostables sont souvent présentées comme des alternatives plus durables aux plastiques conventionnels, ces matériaux peuvent libérer des microplastiques ainsi que des substances chimiques (additifs, résidus de monomères, cf. figure 1) lors de leur dégradation ou de leur compostage, et leur fin de vie reste parfois mal maîtrisée, comme le souligne l’Anses dans son avis [11].
Par l’usage des plastiques, l’Homme est donc exposé aux microplastiques qui sont composés d’une multitude de types de fragments particulaires de plastiques, ainsi qu’aux additifs associés, eux-mêmes engendrant une multitude de mélanges de composés chimiques différents. Évaluer l’impact sur la santé de cette myriade de combinaisons de composés issus des plastiques représente un travail d’une ampleur exceptionnelle.
2. Quels sont les effets néfastes identifiés pour la santé humaine ?
Bien que l’organisme possède des barrières physiologiques visant à bloquer la pénétration des corps étrangers, plus les particules de plastique sont petites, plus elles peuvent franchir ces barrières [12]. On sait que les barrières intestinale, pulmonaire, hémato-encéphalique et placentaire ne sont pas capables d’empêcher la pénétration des plus petits microplastiques. Les microplastiques inhalés ou ingérés se disséminent via le système sanguin et vont atteindre le foie, les reins, le cerveau… (Fig. 2). Ce processus commence dès la conception puisque le placenta ne protège pas totalement le fœtus de l’exposition de sa mère.
Concernant la partie particulaire des microplastiques (c.-à-d. les fragments de plastiques eux-mêmes), les données actuelles portent en majorité sur les microplastiques de polystyrène, de forme sphérique, et dépourvus des additifs intentionnellement ajoutés aux plastiques de consommation courante. De nombreuses études ont été conduites chez la souris, afin de déterminer quels sont les effets de l’ingestion ou de l’inhalation de ces microplastiques chez un mammifère présentant de nombreuses caractéristiques physiopathologiques communes avec l’Homme. Les souris exposées aux microplastiques ont présenté une diminution de leurs capacités reproductives, chez le mâle comme chez la femelle, et une toxicité développementale tels des retards de croissance intra-utérins et des déficits neurodéveloppementaux [13]. Les souris qui ont ingéré des microplastiques pendant plusieurs semaines présentent des dommages au niveau des tractus digestif (foie et intestin) [14,15], urinaire [16], et pulmonaire [17]. Des effets cardiovasculaires et métaboliques ont également été décrits, ainsi que des effets neurologiques tels que des pertes de mémoire, des difficultés d’apprentissage, des symptômes d’anxiété et de dépression ou assimilables aux troubles de l’autisme ou la maladie de Parkinson [18,19]. D’autres effets similaires ont été décrits avec d’autres types de microplastiques, de type PE ou PVC, mais le nombre de microplastiques étudiés reste extrêmement faible par rapport à l’extrême diversité des types de microplastiques auxquels l’Homme est exposé [20]. De plus, chez l’Homme, des associations ont été trouvées entre les taux de microplastiques et plusieurs maladies telles que les accidents cardiovasculaires [21,22], la démence [23,24], les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin [25,26] et plusieurs cancers [27,28,29]. Ces données ont été obtenues sur des effectifs faibles et ne constituent pas à ce stade une preuve de l’implication causale des microplastiques dans ces maladies. La quantification des microplastiques dans les tissus reste à ce jour beaucoup plus longue et difficile que celle des autres polluants, et ces difficultés méthodologiques empêchent les chercheurs d’effectuer des études épidémiologiques à large échelle qui sont nécessaires afin d’apporter des preuves irréfutables de la dangerosité des microplastiques. D’autre part, puisque les niveaux d’exposition de l’Homme aux microplastiques ne sont pas non plus totalement caractérisés, il n’est pas possible actuellement de faire une correspondance entre les seuils toxiques observés chez la souris (de l’ordre de quelques µg à quelques mg de microplastiques par kg pc ingérés par jour selon les pathologies) et les niveaux d’exposition de l’Homme. Une étude a estimé que l’exposition par la voie alimentaire pouvait varier entre 28 et 502 MP/individu/jour selon les pays tandis que l’exposition par la voie respiratoire, plus élevée, oscillait entre 104 et 2,85 104 MP/individu/jour [7]. Concernant la partie particulaire des plastiques - donc les fragments de plastique eux-mêmes -, de nouveaux développements méthodologiques et de nombreuses recherches restent nécessaires pour en déterminer le risque pour la santé humaine.
Les chercheurs, appliquant les principes fondamentaux de la toxicologie, se sont également attachés à déterminer l’innocuité ou la nocivité des molécules qui entrent dans les compositions des plastiques, de façon individuelle. Des conclusions consensuelles ont pu être établies pour certains additifs tels que le bisphénol A [10] et certains phtalates (le DBP, BBP, DEHP, DINP et DIDP) [30]. Leur propriété de perturbateurs endocriniens a été reconnue : ils engendrent une toxicité reproductive et développementale. Les autres effets néfastes reconnus sont des effets neurotoxiques et de toxicité immunitaire à la suite d’une exposition précoce pour le bisphénol A, et pour les phtalates une toxicité hépatique. Afin de protéger les citoyens européens de ces effets néfastes, l’EFSA considère que l’exposition au bisphénol A ne doit pas dépasser 0,2 ng/kg pc/j, et celle aux 5 phtalates la dose de 50 µg/kg pc/j.
3. Quelles sont les méthodes analytiques disponibles et leurs performances ?
L’analyse des microplastiques poursuit deux objectifs distincts : d’une part, caractériser les particules de plastiques elles-mêmes (taille, morphologie, densité, polymères qui les composent, propriétés de leur surface, état de dégradation etc.) et d’autre part, caractériser les additifs qui entrent dans leur composition (p. ex. stabilisants UV) ainsi que les contaminants qui peuvent s’y adsorber (p. ex. les éléments traces métalliques). Cependant c’est le premier objectif qui soulève le plus de défis du fait de l’extrême hétérogénéité des particules et pour lequel actuellement il n’existe pas de procédure standardisée [2]. De ce fait, la comparaison des résultats rapportés dans la littérature est souvent impossible, d’autant que la définition même du terme « microplastiques » varie selon les sources. Pour l’organisation internationale de normalisation (ISO 16094-2:2025(fr)), il s’agit de particules « dont la dimension la plus large est comprise entre 1 µm et 5 mm », tandis que la Commission européenne les définit comme « un microplastique d’une taille inférieure ou égale à 5 mm et d’un rapport longueur/largeur inférieur ou égal à 3 » (Commission européenne, Décision déléguée 2024/1441).
La caractérisation des particules de microplastiques dans l’alimentation et l’eau de boisson commence par la préparation des échantillons. Elle peut inclure des étapes de digestion enzymatiques ou chimiques des matrices alimentaires, suivies d’une étape de flottation (séparation selon la densité) et d’une filtration sur membranes. Ces premières étapes peuvent déjà entraîner des biais en altérant certains polymères — le peroxyde d’hydrogène, couramment utilisé pour la digestion, dégrade par exemple le PVC [31] - ou en excluant certaines tailles de particules.
L’analyse des microplastiques repose aujourd’hui sur deux grandes catégories de méthodes, complémentaires et associées chacune à des limites spécifiques. Les méthodes basées sur la masse visent à déterminer la composition chimique globale et la concentration massique totale en polymères présents dans un échantillon, sans analyser individuellement chaque particule. Elles reposent principalement sur la pyrolyse couplée à la chromatographie en phase gazeuse et à la spectrométrie de masse (Py-GC/MS), une approche robuste pour quantifier les polymères mais qui reste destructrice et ne permet pas d’obtenir d’informations sur la taille, la morphologie ou le nombre de particules. À l’inverse, les méthodes basées sur les particules permettent de détecter et de caractériser individuellement les microplastiques, généralement après filtration ou dépôt sur membrane. Elles incluent notamment la microspectroscopie infrarouge (µFTIR), avec une résolution typique de 10 à 20 µm, ainsi que la microspectroscopie Raman (µRaman), capable d’atteindre des tailles proches de 1 µm. Ces techniques fournissent des informations essentielles sur la taille, la forme, le nombre et le polymère des particules, mais leur mise en œuvre est plus longue et fortement dépendante de la qualité des bases de données spectrales disponibles.
Enfin, travailler avec des microplastiques implique de prendre un certain nombre de précautions au sein de l’environnement de travail afin de limiter les biais analytiques et les interférences. La contamination croisée constitue un risque majeur : l’usage de matériaux inertes (verre, céramique), le port de vêtements en coton (afin d’éviter l’émission de fibres synthétiques) et la mise en œuvre de procédures rigoureuses de nettoyage sont indispensables pour garantir l’intégrité des échantillons. Au-delà des bonnes pratiques de laboratoire, l’analyse des microplastiques nécessite une véritable stratégie d’assurance et de contrôle qualité (QA/QC).
4. Quelles réglementations existantes des microplastiques ?
Aujourd’hui, la réglementation européenne et française relative aux plastiques dans l'agriculture et pour l'alimentation s’organise autour de trois domaines : les matériaux en contact avec les aliments, la réglementation des déchets (incluant celle des emballages) et celle des produits chimiques. La réglementation tend formellement à couvrir différentes étapes du cycle de vie des plastiques et non à se focaliser sur une seule d’entre elles. Cela dit, la réglementation se concentre principalement sur certaines substances chimiques (celles que l’on connaît le mieux comme le Bisphénol A vu précédemment), les macro-objets les plus visibles dans l’environnement ou encore les plastiques en contact avec les aliments. La réglementation est donc loin d’être holistique et ne suffit pas à résoudre les problèmes concrets comme ceux posés par les microplastiques. Ainsi, seule la réglementation REACH vise les « microparticules de polymère synthétique » depuis 2019 et intègre des restrictions concernant celles qui sont intentionnellement ajoutées, notamment dans les fertilisants à libération contrôlée et les produits phytosanitaires microencapsulés (Règlement (UE) 2023/2055).
S’agissant de la prévention des risques sur la santé et l’environnement liés aux microplastiques, le droit n’est pas totalement démuni et peut s’appuyer sur différents principes énoncés tant en droit européen qu’en droit français. Par exemple, le principe de précaution peut être mobilisé pour prévenir la survenance des risques même lorsqu’une incertitude scientifique quant à leur réalisation subsiste (Règlement (UE) 178/2002, art. 7). Pour l’heure, la jurisprudence n’a pas été mobilisée en ce sens s’agissant des microplastiques. Mais c’est une hypothèse réalisable au vu des contentieux existant dans des domaines connexes comme celui des produits phytosanitaires.
5. Présence dans les aliments : d’où proviennent les données d’occurrence des études ?
Il n’existe actuellement aucune surveillance des microplastiques dans l’alimentation ou les eaux destinées à la consommation humaine (EDCH), en Europe. L’ensemble des données provient de la littérature scientifique. Les microplastiques ont été retrouvés dans chaque boisson et chaque aliment dans lesquels ils ont été recherchés, notamment dans l’eau embouteillée et l’eau du robinet, le thé, la bière, les sodas, le vin, le sel, les fruits de mers, le poisson, le sucre, le miel, le lait, la volaille, les fruits et les légumes. En s’appuyant sur les données de la littérature, un rapport de la FAO a estimé que la concentration moyenne maximale en microplastiques dans ces différentes matrices variait de 0,06 MP/g dans l’eau du robinet à 19,8 MP/g dans le sel de table [31].
Le développement de méthodes analytiques adaptées et leur harmonisation entre laboratoires demeure une étape essentielle à franchir pour atteindre une caractérisation fine de l’exposition par la voie alimentaire. Des efforts sont en cours dans le domaine de l’eau, qui semble la matrice alimentaire la plus simple à analyser. Cependant, la procédure proposée récemment par la Commission européenne pour l’analyse des microplastiques dans l’eau (Commission européenne, Décision déléguée 2024/1441), ne permet pas de cibler les particules inférieures à 20 µm, alors même qu’elles sont potentiellement les plus toxiques et qu’une étude récente a montré qu’elles représentaient 98 % de l’ensemble des particules retrouvées dans des eaux embouteillées [32].
Actuellement, les données sont donc encore trop parcellaires et sont loin de couvrir toute la diversité de formes, compositions, tailles de microplastiques présentes dans l’alimentation. Quels sont les polymères, les formes et tailles de microplastiques auxquels nous sommes le plus exposés et dans quelles proportions ? Répondre à ces questions est nécessaire pour pouvoir évaluer le risque pour la santé humaine, avant d’envisager des actions de surveillance.
Au-delà des microplastiques, les nanoplastiques représentent un enjeu émergent : plus difficiles à détecter, potentiellement plus biodisponibles et susceptibles d’interagir avec des compartiments biologiques plus sensibles. Leur prise en compte constituera une étape majeure des prochaines années.